jeudi 18 juillet 2013

L'info est un long buzz tranquille

Jean-Philippe est un pote sympa. Durant 48 h, il a gracieusement nourri un écosystème journalistique en léthargie estivale, générant articles, bandeaux publicitaires et pognon. Du Figaro au Gorafi, vous n’avez pas pu la rater si vous passiez quelques minutes sur internet hier : la photo de la photo du petit Grégory (mort assassiné en 1984) utilisée dans une publicité pour la crèche du Festival de Jazz de Montreux, c’était la sienne. Le scoop, c'est grâce à lui.

Dans ce billet, il revient sur le buzz dont il est à l'origine et sur ce que lui inspire l'énième épisode de ce que devient l’information sur le web : du pute-à-clicking. 

Je lui laisse la plume.

(La photo originale de @koramarok) 


Autant de papiers parus sur le web ces deux derniers jours sur une histoire partie d’un tweet et d’une photo dont je suis l’auteur. Et je regarde, mi-médusé, mi-agacé, le développement de cette affaire. Au-delà du fait-divers, il y aurait bien des questions à se poser concernant cette news. Prendre un peu de hauteur, changer l’angle et dépasser le buzz.

1 / L’historique où des journalistes à l’affût sur Twitter
Tout part d’un tweet public envoyé à Guy Birenbaum à mon retour du festival de Montreux. Sachant qu’il tenait une chronique sur les réseaux sociaux, ce genre d'EPIC FAIL pouvait l'intéresser. Il m’a tout de suite demandé des preuves ou du moins des précisions (il sera un des seuls). Nos messages sont publics, et comme sa portée dans la twittosphère est plutôt conséquente, ça a immédiatement fait boule de neige. Entre le moment où j’ai posté ma photo sur Twitter et la publication des premiers articles, il s’est passé trois heures. Je n’ai été contacté QUE par Maxime Bourdier du Huffington Post, afin de faire son article. Et le soir par France 3 Lorraine pour une interview par téléphone où je certifie l’authenticité du document (ainsi que France 3 national).


2 / L’utilisation de la photo
L’émoi suscité par l’utilisation de cette image est immense, car l’affaire du Petit Gregory est encore dans toutes les mémoires (ou enfin presque). Mais, ne peut-on pas considérer que le simple fait de télécharger une image sur le net et utiliser sans autorisation la photo d’un gosse est, en soi, un gros problème ? Et plus largement, utiliser une photo sans se demander s’il y a des droits d’auteurs, sans la sourcer, n’est-ce pas aussi un FAIL ? Bizarrement, les médias n’en parlent pas. Et pour cause. Ils font pareil. L’origine de la photo du magazine de Montreux est par exemple non précisée dans l’article du Point.fr, au profit d’un “DR” (droit réservé : en gros, on ne cite pas le nom et on serre les fesses pour que personne ne réclame les droits) commode. Mieux, certains journalistes sur place qui n’avaient rien vu ont profité de l’info piochée sur Twitter pour refaire une photo de la photo, mais la leur cette fois [NDLR : que je leur pique tiens].

(ci-dessus d’intrépides journalistes de terrain particulièrement bien informés.)

Sur le site du Figaro.fr ou de Morandini, c’est encore mieux, il n’y a aucune indication [NDLR : et Morandini attribue l'info à France Tv]. Forcément, une photo faite par un amateur, twitto de surcroît, pourquoi la sourcer hein ? Pourtant, c’est quasi la seule à leur disposition pour illustrer le sujet, une seule autre étant parue sur le site de l’antenne FN de Boulogne Billancourt le dimanche, soit deux jours avant la mienne, comme l’indique le blog Big Browser du Monde.fr.

Une éventuelle demande préalable avant utilisation ? Pareil, faut pas y compter. La photo est partout, mais je n’ai au final que 6 demandes officielles pour son utilisation dans des papiers. Entendons-nous bien : je me contrefous que cette photo, prise en 2 secondes avec mon smart-phone, soit reprise comme illustration, mais bordel, ça ne choque personne que l’on pique une photo amateur sur le net pour illustrer un sujet sur le vol amateur de photo sur le net (thèse avancée par le festival) ? Ce point intéresse peu vu que l’unique angle d’attaque est le FAIL + Gregory avec en visée un buzz à fort potentiel de click, pour un investissement quasi nul des rédactions.


3 / En rester au Buzz du Fail
Le Festival de Montreux explique la bourde par le fait qu’une stagiaire étrangère a réalisé la pub. Pas un journaliste pour demander comment se fait-il qu’un festival si renommé, si prestigieux, ait recours à des stagiaires pour réaliser son journal interne ? N’a-t-il pas les moyens de se payer de vrais pros pour réaliser un document forcément en flux tendu, plutôt que de pressurer des stagiaires inexpérimentés et corvéables à merci ? Avec les prix pratiqués [Pour info, le concert de Prince, c’était 140 euros en fosse et près de 250 au balcon], ne peuvent-ils pas dégager un budget com’ qui tienne la route et qui permette d’acheter une photo à 10 euros sur Fotolia ? Le recours aux stagiaires et aux bénévoles, c’est dans quelle proportion ? Ne serait-ce pas des fois un des effets collatéraux de la sous-traitance à outrance? Quid aussi de la chaîne de validation ? [NDLR : les parents de Grégory portent plainte contre le festival au moment de la publication]. Parce qu’à un moment, le stagiaire est face à un maître de stage censé superviser son boulot non ? Non. Pas une question à ce sujet. Est-ce à croire que les rédactions reprenant le buzz, pratiquent parfois de la même façon, spécialement l'été ?

@koramarok - 18.07.2013"

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Mes conclusions: 
JP sera peu remercié comme source de l’info. Le graphiste pas réembauché par le festival. Les rédactions qui font désormais leur marché sur Twitter se sont jetés sur l’os sans parfois vérifier l'info, et sans aucune analyse allant plus loin que le simple FAIL. Evidemment tout ceci sera oublié dans deux jours pour mieux recommencer le surlendemain.

Mon conseil : 
Si jamais vous diffusez un document à fort potentiel de buzz, ne le faites jamais sans l’éditorialiser au préalable et donner VOTRE point de vue (et pas en un tweet ou un statut Facebook). 

dimanche 14 juillet 2013

Brétigny et les pillards de l'apocalypse


Toujours glaçant de constater qu'une approximation peut enflammer un segment de population, comment dire, un peu à cran. 

Dans les heures suivant le déraillement meurtrier du Paris-Limoges vendredi dernier en fin de journée en gare de Brétigny-sur-orge, le consommateur d'actualités aura assisté à une énième démonstration de la plaie qu'est devenue la course à l’information continue.

Parallèlement, dans la soirée, il aura également pu constater une multiplication de propos racistes (voir ici) sur les réseaux sociaux (jusqu'aux responsables politiques FN et UMP) au sujet de caillassages sur secouristes et policiers et de vols sur les victimes par des jeunes.

Tout part d'un article sur le site d'Europe 1 publié vers 22h et reposant sur le témoignage d'une policière du syndicat Alliance, et de quelques tweets de journalistes, immédiatement repris sur le site du Figaro puis sur une réacosphère au taquet.

Seulement voilà. C'est faux ou, au minimum, largement exagéré. Caillassages et pillages sont démentis le lendemain par le ministre des transports, les policiers et les secouristes eux-mêmes. En gros, deux connards ont dû piquer un téléphone portable et quelques mecs s’énerver (c'est mal) parce que des policiers leur ont dit de dégager du périmètre de sécurité (c'est normal) et ça a été répété, amplifié, déformé. Mais tu comprends, comme c’est la banlieue donc la zone islamo-occupée terrifiant ces grands penseurs de droite qui donnent, missel et abécédaire de la défiscalisation au poing, des leçons de peur à la France entière depuis le 16e arrondissement, on ne va pas prendre le temps de nuancer. Ça ira bien comme ça, direction Fdesouche en home page. L'info c'est ici et maintenant coco, et si t'es pas content t'as qu'à t'informer sur Gulli.

Ces trois articles reviennent sur le déroulement de l'intox :




Deux aspects dans cette histoire :

1 / A ma droite. Le business des chaines d'info continue: hystériser l'actualité en permanence pour capter le spectateur et valoriser l'espace publicitaire. On peut créer du clash, meubler sur du vide. Ici, durant les deux heures de flottement foutraque suivant l'annonce du déraillement le temps pour les équipes d'être operationnelles les chaines useront des témoins anonymes par téléphone (paye ton édition spéciale). On pille à l'antenne de la photo twittée, de l'Instagram non sourcé, les mots "scènes de guerre" et "apocalypse" sont rabâchés par les animateurs d'actualités. Disons qu'à défaut d'informer précisément, ça crée du mouvement et un climat. Nous n'en savons pas plus, mais nous progressons dans l'émotion continue. 

2 / A ma droite extrême. Sur ce préchauffage initial autour d'un drame à fort potentiel d’identification, peut s’opérer tranquille une abjecte récupération politique par l'axe FNUMP. Faites entrer les barbares. Ce soir Papy Voise prend l'Intercités.

On doit s'interroger sur ce qui permet à une goutte d'eau (des actes isolés condamnables) de devenir un jet hydropulsé, à une fausse rumeur de se propager aussi efficacement sur internet. Et de pointer nos idées reçues (on y a tous cru au moins un moment), tout autant que la responsabilité des journalistes qui fout d'un grain de sable une tempête de cailloux. Avant même d’avoir la confirmation de la non-survenance des faits (soit le monde à l'envers de l'information), on pouvait légitiment avoir des réserves sur leur véracité. Dans le catalogue d'images amateurs bon marché diffusées dans la soirée, pas une de vol ou de violence. Parmi la poignée d'envoyés spéciaux tweetant avoir vus des échauffourées, pas un pour sortir la moindre vidéo. Des journalistes dont les caméras ne filment pas un tel scoop, pas même capturé avec leur téléphone portable ? De trois choses l'une. Soit ils sont nuls, soit ils ne sont pas sur place, soit ils sont nuls et ne sont pas sur place (en langage technique, faire une Aphatie). 

Intox + course à l'info + récupération expresse par le FNUMP pour un impact maximal sur le cerveau reptilien des mononeurones de droite.

Un cas d'école de la manipulation de l'actu. Jusqu'à la prochaine fois. Ce chaos continu de l'info-pulsion favorisant la prolifération des propos haineux décomplexés ayant été, comme à l'accoutumée, un franc succès. 

Plus loin, le traitement médiatique de ce drame est aussi la démonstration que pour être mieux informé, mieux vaut parfois ne pas trop s'informer.

Illustration : Vautourus-Fnumpus, se nourrit exclusivement d'infos en décomposition.

Articles connexes :
- L'antimatiére
- Le fabuleux destin de la vidéo des pieds de l'homme qui allait à St Domingue en RER
- Le pouvoir de l'info spectacle

vendredi 12 juillet 2013

De la difficulté à répartir les tâches et changer les couches

 
J'avais le choix pour ce petit coucou au cœur de mon absence du blog (pour de bonnes raisons croyez-moi) : évoquer le retour de Nicolas Sarkozy ou le caca. 

J'ai choisi le caca.

Ces jours-ci une micro polémique est née sur au sujet du projet de loi sur l’égalité homme / femmes de Najat Vallaud-Belkacem. Le texte propose entre autres une réforme du congé parental (actuellement il peut s'étendre pour la femme jusqu'à la troisième année de l'enfant, dès le premier enfant). La ministre des droits de femmes réaménagerait ce congé avec 6 mois supplémentaires pour l'homme. Il n'en fallait pas plus pour provoquer le courroux beauf du patriarcat hexagonal terrorisé par toute brèche dans l'empire du chibre (et s'occuper de son enfant c'est quand même pas un boulot de mec, où va s'arrêter après ? On va quand même pas faire le ménage non plus !). 

Le classieux polémiste Eric Zemmour lui conseille ainsi de "s'occuper de ses fesses" en rappelant que le rôle de père doit se circonscrire à un rapport éducatif viril à base de baffes dans la gueule entre 16 et 16 ans et demi. Plus étonnant, la secrétaire générale déléguée de l'UMP (enfin l'une des 30, après on s'étonne que le parti soit en faillite), Valérie Pécresse, considère que l'homme à mieux à faire que changer les couches de son enfant. 

En témoigne ce petit échange entre l'ex ministre et votre rédacteur, recordman 17 secondes 2 dixièmes au changement de couches les yeux bandés au Pampers beach masters de Pampelonne. 

(En fait, Valérie Pécresse propose tellement de développer le congé parental des pères, qu'elle veut l'interdire pour le père et la mère au premier enfant.)

C'est bien parce que cette proposition de loi heurte une résistance culturelle dure (en langage technique, le couillotropismeque la droite la résume aux couches souillées. Elle balaye en fait bien plus largement la question du rapport du travail et de la vie familiale, ainsi que de la répartition des tâches domestiques à la maison (équivalant souvent pour les femmes à un travail à temps partiel en + de leur emploi avec en moyenne 4 heures par jour, soit 1h45 de + que leurs conjoints). Ceci expliquant peut-être que la Ministre devient le punching-ball tranquille de la droite dans son ensemble (et même de la gauche parfois). 

NVB, le 11 juillet 2013. 

Comme souvent, le buzz évacue le contenu du texte de loi. J'en rappelle les grandes lignes en fin de billet. 

Sur le congé parental, le constat est implacable:

- En moyenne, les femmes qui ont un enfant voient leur rémunération décrocher de 10% par rapport à celle des hommes

- 96% des bénéficiaires actuels de la prestation qui finance le congé parental (CLCA) sont des femmes. 

- Les hommes ont renoncé à 30% à prendre un congé parental par peur d'un effet défavorable sur leur travail ou leur carrière (même l’aménagement d'un temps partiel est encore mal vu dans les entreprises, et très compliqué dans les TPE). 

- Les mères sont plus souvent freinées par l'aspect financier (39%). 

- C'est souvent le salaire le plus bas du couple qui s'arrête de travailler et comme la cascade des inégalités est cohérente (la rémunération des femmes est en moyenne inférieure de 27% à celle des hommes), c'est la femme qui s'y colle (et cotisera moins pour sa retraite du coup, et paf double peine !). 

- Après la naissance d'un enfant, une mère sur deux arrête son activité professionnelle contre un père sur neuf. Toujours selon l'INSEE (n1454, juin 2013), la moitié des pères (et trois quarts des mères) qui n'ont pas pris le congé disent qu'ils auraient pu être intéressés. 

Rééquilibrer progressivement le partage du temps et des responsabilités entre l'homme et la femme va évidemment dans le bon sens. A noter qu'un congé parental peut se prendre à temps partiel. En plus, il s'articule ici d'une création nette de 100.000 places de crèches (lé congé s'est développé face au déficit de places) et 75.000 solutions d'accueil supplémentaires à l'école maternelle (275.000 en trois ans). Il y a le contenu de la loi d'un côté, et aussi le message contribuant à changer les représentations figées que l'on se fait du rôle de chacun. Ce message est clair : n'ayez pas peur d'être un père impliqué dès le départ, ne sacrifiez pas votre vie professionnelle en étant mère, rééquilibrons le job au sein du couple.

Dans ce domaine, malgré la loi de Najat Vallaud-Belkacem (dont on pourra évaluer les premiers effets sur le congé parental masculin d'ici un an ou deux), il restera encore de la marge. Que Zemmour, seigneur du domaine conjugal, prince de la torgnole et tuteur de mes couilles, soit rassuré !


Les grandes lignes du projet de loi (à la rentrée au Sénat). Texte à consulter ici.
- Réforme du congés parental (avec aménagement pour les collaborateurs-trices libéraux)
- Interdiction de soumissionner aux marchés publics pour les entreprises qui ne pourront justifier du respect de leurs obligations légales en matière d’égalité. (Ca, ça va faire mal).
- Garantie contre les impayés de pensions alimentaires. (40% des pensions alimentaires ne sont pas ou mal versées, et cela touche 9 fois 10 des femmes). En plus de la prestation la CAF se retournera contre le débiteur avec des moyens coercitifs qu'une femme isolée n'a pas.
- Renforcement de la protection des femmes contre les violences conjugales, avec notamment la généralisation du téléphone grand danger.
- Renforcement de la parité : doublement des amendes pour les partis politiques hors la loi, extension de la représentation équilibrée à tous les établissements publics.

Articles connexes :
- Passe ton bac d'abord

Illus : Seb Musset