Sick city


As-tu remarqué ? La contagion se propage sur le territoire, de la ville aux campagnes. Mêmes caractéristiques : Salariés, jeunes, endettés …et malades. Après l’achat du cocon, le réassort de la déco, la monotonie d’une vie de couple concoctée à la va-vite, mais qu’il faut poursuivre pour rembourser l’emprunt et sans cesse améliorer ce standing inaccessible avec un salaire seul, chacun affiche sa maladie.

A la recherche de nouvelles addictions, car malgré leurs efforts ils ne peuvent consommer tout le temps, ils s'autorisent de nouveaux domaines de compétition, à la recherche de la nouvelle tare.  

Les multirécidivistes de la pathologie à la con traquent le moindre pet de travers, filant en expéditions familiales chez le docteur à la moindre fièvre. Sur les forums internet, ils s’enivrent de termes alambiqués pour désigner ce cor au pied qui pourrait les faire passer pas loin de l’amputation et s’autodiagnostiquent de nouveaux maux. Fiers en cocktail presque parfait, entre l'acra en vérine et le cup cake au lactose, ils étalent sur la table Ikea les diagnostics contradictoires des experts à varier chez lesquels ils papillonnent, à la recherche d'un peu d'attention, sur recommandations croisées de la confrérie des médecins non conventionnésChacun y va de sa "maladie orpheline", de son "kiné qu'est super", de son traitement tibétain sans frais et de la littérature surtaxée allant avec. Les hypocondriaques compulsifs les plus ambitieux visent le Graal de la pathologie auto-immune qui fera enfin d’eux les stars du mois sur facebook, ce réseau des copains éclopés d'avant où, entre la complainte du salarié et sa joie d'avoir acheté un gode canard à 30% chez SoldesEnGros, celui n’affichant qu’une "bonne vieille crève" semestrielle passe désormais pour un ringard sans problème. Quelques parents, survitaminés de l'angoisse, incarcérés volontaires dans la prison de leur santé, transmettent à leur progéniture ce souci pointu d'un développement durable de leur mauvaise condition. Avant même de leur apprendre à écrire ou parler, ils leur dégotent des allergies alimentaires à tout, sauf aux saloperies sucrées et aux intraveineuses de télé, ou des pathologies toujours plus rares, mais sans pathologie, qui confirment qu'il s'agit bien de gamins extraordinaires, même si abrutis. 

Certains rustres sans imagination se contentent d’une simple dépression, mais détaillée heure par heure via SMS. Les mots "inhumain", "patron" et "stress" y reviennent souvent. Mais, il n’est pas question de tenir tête au système d'oppression dont ils sont le rouage capital ou encore de faire entendre sa colère sur le plateau du call center. Non. Sur ces lieux d'impératifs tombés d'une direction externalisée les infantilisant, un univers claquemuré de récriminations chiées à la gueule dans une novlangue corporate, d'empathie interdite, d'humiliations assénées par les chefs et d'humiliations qu'ils assènent à leur tour à moins chef qu'eux, dans cet insidieux enfer à moquette et machine à café dont ils dépendent pour continuer à accumuler : ils se taisent et"prennent sur eux" comme ils disent.

Le piège de l’accession au standing à crédit les a fait basculer dans un équilibre de la petite terreur au travail, un monde sec de maltraitance sourde, sans lisibilité claire de qui est produit, sans finalité autre que celle de se faire virer un jour. Ils ne contrôlent rien à l'extérieur, en reviennent alors au corps et là encore redeviennent les jouets des marchands du temple leur facturant consultations, concepts et nouvelles drogues.

La plupart ne sont pas malades, pas comme ils le croient. Ils désirent d'abord du soin. La maladie du jeune salarié, qui a tout ce dont il rêvait pour aller bien (boulot, maison, voiture et déco), est le déguisement autorisé de sa détresse. En plus d'attirer la compassion dans une société aride calibrée sur le générique, il se distingue, devient unique. Et puis, il s’autorise quelques arrêts maladies pour enfin accéder à ces brefs moments de vie à soi, hors de la vie normée. Le remède est parfois si simple : il suffit de dire non, d’arrêter de se faire marcher sur les pieds, de faire peur s'il le faut, de gueuler un bon coup, mais pas face à sa glace ou sur le réseau. 

Dans la mêlée des patraques en toc qui portent leurs symptômes comme un tee shirt personnalisé, on ne distingue que trop tard les authentiques désespérés. Certains sautent par la fenêtre. On en parle au JT, ça fait un peu de conversation avant Doctor House et Private Practice.

Dopés à la société de l'accumulation, formatés à la soumission, aujourd'hui sommés d'être encore plus compétitifs : ils chutent de plus en plus autour de moi, plus ou moins malades et toujours plus malheureux. Ils ont entre 20 et 50 ans. A les écouter, ils en paraissent 70. 

Trop vite vieillis par une vie passée à passer à côté de la vie. 
Illustration : la clinique de l'amour, A.De Penguern (2012)

9 commentaires:

ladyapolline a dit…

J'adore les portraits genre "Les Caractères de la Bruyère".
Bien écrits, ça fait rire aux larmes. Princesse 101 est très forte aussi dans ce genre, mais voilà un moment qu'elle n'en a pas écrit.
Le tien, ici, est trop marrant ! Merci.

Elia a dit…

Tudieu, quel talent !

Three piglets a dit…

On peut ajouter l'effet de mode des traitements en tout genres, avec l'effet placebo qui va avec et la rechute chronique, suivant un cycle bien rodé "mal-être-remede-miracle-euphorie publicitaire-rechute au point zéro".

jeandelaxr a dit…

Mettre les gens à la rue, c'est les tuer. L'espèrance de vie des clochtons est 45/50 ans, tu les vois, tu dirais 70, ben non, ils n'ont que 45 ans.
Pleurer en France est-il encore possible ???

ALX a dit…

@seb
"il suffit de dire non, d’arrêter de se faire marcher sur les pieds, de faire peur s'il le faut, de gueuler un bon coup, mais pas face à sa glace ou sur le réseau"

Qui le peut encore vraiment??

Bientôt plus personne sans doute!!

Quelqu'un connait le nom du médoc pour envoyer chier sa hiérarchie sans se faire virer??

Une ch'tite pilule de "fierté" puis après une ch'tite pilule de "pole emploi"
Merci docteur mondialisation comme ça tout le monde il est content!!

Rafo a dit…

"Nous sommes bel et bien dans une lutte de classes et c'est ma classe qui est en train de gagner" (Warren Buffet)

michel a dit…

@ALX
Je ne crois pas qu'il y a moins de personnes capables de gueuler, c'est surtout que la plupart de nous n'osent plus à cause d'une éducation aseptisée...
Perso, j'ai gueulé et demandé à juste titre de pouvoir aménager mon temps au travail et gratter une demi-journée par semaine pour m'occuper de ma vie et ce sans perte de salaire.
Eh bien, ça a marché, comme sur des roulettes!
Faut des fois juste oser, enfin il faut surement aussi le mériter je pense.
Mon patron m'a accordé le même mois une prime de 300 euros, comme quoi c'est souvent le fait que nous acceptons trop facilement d'être ESCLAVE volontairement.
La soumission ou l'esclavage moderne est aujourd'hui plus issu de nous-même qui acceptons tout sans broncher!
Un véritable bonheur pour les patrons de notre ère je crois!
Mon passé révolutionnaire est pourtant révolu mais il manque tellement de confiance en soi dans ce monde de merde...

seb musset a dit…

@ALX @Michel > Assez d'accord avec Michel. C'est en refusant les petits abus et les glissements que l'on se fait respecter. Le fond du problème (mais en est-ce un tant je suis convaincu qu'obéir est un modèle recherché pour beaucoup) c'est le formatage à la soumission dès le départ.

Le mal du moment, c'est qu'il n'y a plus de compensation à cette soumission autre que la consommation transgressive, et que l'on peut de - en - consommer (ou alors en grignotant sur l'essentiel).

Des pistes ? Sortir de l'addiction à la consommation. Se faire respecter au travail. En accepter les bénéfices mais aussi les conséquences.

Anonyme a dit…

Voilà qui devrait vous plaire, un point de vue que je partage tout à fait, et plus argumenté que le vôtre (l'auteur, Claude Béraud, est ancien médecin-conseil national de l'assurance-maladie) :

http://www.claudeberaud.fr/?54-la-subversion-de-la-medecine

Elie Arié, cardiologue