mercredi 31 mars 2010

Récréer les conditions du K.O économique


L'équipe de "E = aime Fric" vous livre son enquête exclusive au cœur des secrets de fabrication de ceux qui vont faire de votre vie un "paradis fiscal'....


En ce début de printemps 2010 règne un stress positif au TINA, centre européen de recherche scientifique "There Is No Alternative".

Nous pénétrons dans le sanctuaire de l'avidité fondamentale. Ici, depuis quarante ans, les experts en sciences de l'accumulation et de l'exploitation des masses réfléchissent aux diverses possibilités d'enrichissement : Casino boursier, défiscalisations, produits dérivés, spéculations sauvages, ventes à découvert et prix de transfert...

Grâce au CIP (Centrifugeuse Idéologique de Populace), nos chercheurs sont à l'aube d'une révolution scientifique d'envergure continentale appelée "choc d'austérité". Il s'agit de faire entrer en collision 27 pays (au moral enfoui à 100 m sous terre) avec le mur de la rigueur budgétaire.

"- C’est un défi social européen des plus complexes. Il va falloir que les peuples se fassent à l'idée d'une baisse brusque de leurs standards de vie. Pour certains pays qui se la pètent un peu trop, ça va faire mal. Mais on ne leur laissera pas le choix, c'est toute la philosophie du "choc d'austérité"" Déclare un gouvernant que, pour d'évidentes raisons d'anonymat, nous désignerons par ses initiales, DSK.

Dans la salle de contrôle, les banquiers retiennent leur souffle. La tension mêlée d'euphorie est comparable à celle précédant la fin des accords de Bretton-Woods ou, plus près de nous, à celle consécutive au plan de sauvetage des banques (phase test permettant de tester la souplesse et la docilité des états. Ce point se devait d'être acquis avant de poursuivre l’expérience.)

Un scientifique du TINA se montre enthousiaste : "- Au regard du fabuleux travail accompli ces quinze dernières par nos équipes, je ne m'inquiète pas trop."

Les chercheurs s'accordent pour avouer qu'ils sous-estimèrent la fonte du sentiment de classe chez leurs sujets (qu'ils nomment dans leur jargon technique les "particuliers").

"- Le gros de l'effort est fait : Le plus pauvre des particuliers rêve d'I-Phone et de Porsche !" Déclare cet agrégé en abdication morale."- On en est arrivé à ridiculiser l’idée même de lutte des classes ou de syndicalisme chez eux !"

"- Il aura fallu deux générations de propagande intensive mais la patience paye !"

"- Même avec deux revolving sur le dos, ils s'entretuent devant les boutiques au premier jour des soldes pour acheter des pulls à l'effigie de nos marques !" ¨Précise-t on à l'état major du marketing.

"- Nous avons habilement manœuvré. En flattant avec constance leur individualisme, ils n'identifient désormais que moyennement "l'éducation gratuite pour tous" ou "la sécurité sociale" comme des signes extérieurs de richesse mais comme des sources internes de préjudice." Se plait à souligner, avec une pointe de cynisme, ce spécialiste en sociologie de l'égocentrisme.

Nos spécialistes ont toutefois conscience qu'il faut agir vite :

"- C'est un peu comme dans ce film où George Clooney meurt recouvert par une vague géante : nous sommes au cœur de "la tempête parfaite". Les éléments convergent : L’accumulation de minuscules renoncements sur fond de résignation des peuples, un conditionnement encore bien vivace au consumérisme parallèle à une atrophie du sens-critique, un niveau de précarité ambiant suffisant pour les apeurer mais sans les faire mourir de faim [Un de nos experts précise qu'il est primordial que le particulier dispose du minimum vital de superflu jusqu’à son dernier souffle d'exploitation], sans oublier le plus important : Des médias alignés."

La joie de nos scientifiques se mâtine d'inquiétude :

" - Il faut rester vigilant : les gens s’informent et émettent de plus en plus de réserves sur la légitimité de leurs dirigeants et des dirigeants de leurs dirigeants." Confesse un observateur du secteur "prospective".

Après le beta-test grec (nécessaire à la réaction en chaîne), les scientifiques du TINA sont à la veille de la phase d'élargissement aux autres pays européens.

« - C’est une très grande avancée ! Avant nous tapions au portefeuille des particuliers pour mettre au pas les pays, maintenant nous visons directement les pays pour soumettre les particuliers. »


Dans un entretien exclusif, ce professeur en synergie des arnaques nous explique les grandes lignes du "choc d'austérité" :

"- L’intérêt du pays endetté, c'est son taux bien gras. De l'autre côté, grâce à un lancé massif de CDS, sous l'action conjointe des agences de notations, nous provoquons les conditions d'un chaos économique terrorisant le reste de l'Europe et courbant chacun des pays à la logique de l'austérité budgétaire."

Question : Un choc trop rapide entre relative prospérité et franche précarité, ne vous expose t-il pas à des effets insurectionnels indésirables pouvant compromettre l'expérience ?

" - C'est tout l'intérêt de notre accélérateur de particuliers. Nous y recréons les conditions du trou noir mental." Affirme le professeur.

Question : Pouvez-vous nous en dire plus ?

" - Il s'agit de concentrer nos particuliers dans un tunnel circulaire, pour les y faire tourner indéfiniment selon notre logique afin de les rendre, à demande, plus dociles ou productifs. Pour ce faire nous avons besoin de les alléger de toute autre considération morale ou éthique (ce que nous appelons "frottement") que celles assurant la bonne fin de l'expérience. Si cela ne suffit pas, nous recourrons à la force telle que nous l'avions fait inscrire dans la notice d'utilisation" Déclare ce chercheur en aérodynamisme comportemental.

"- Le plus grand danger ? Que les particuliers s'agrègent entre eux, élaborent des alternatives et se fortifient. Jusqu'à présent, par accumulation de radiations télévisées, nous avons réussi à conditionner l'affect et le raisonnement des particuliers. Mais ce n'est pas tout, pour une bonne transmission générationnelle, il s'agit aussi de garantir les conditions d'une éducation déplorable (nos équipes y travaillent) et d'infantiliser les parents. [...] Une fois emprisonnés dans nos théories, les particuliers n’envisagent plus d'autre logique que la nôtre, nous les faisons s’entrechoquer dans les aberrations de système jusqu’à fusion complète de leurs résistances individuelles et collectives. Nous pouvons alors leur présenter une nouvelle solution à "leurs" problèmes : un précipité de synthèse, unique et indiscutable, à base de gel des salaires et des embauches chez les fonctionnaires, de baisse drastique des dépenses publiques, d'allongement de l’âge de départ à la retraite et de hausse vertigineuse de la fiscalité indirecte. Nous appelons cette solution "réformes obligatoires pour s'en sortir", l'autre nom du "choc d'austérité''"

Question : Êtes-vous bien sur que l’accélérateur de particuliers ne fait pas courir un grand danger à l’humanité ? Certains parlent de "fin de l'europe" même de "fin du monde" ?

" - Rien n'arrête le progrès ! On ne fait pas d'homme aisé sans casser des gueux. Et puis, il reste encore tant de misère sur cette planète. Comptez sur notre division "tous les arguments sont bons" pour culpabiliser nos européens et leur rappeler qu'il subsiste dans d'autres continents des gens humbles et travailleurs qui, eux, ne rechignent pas à l'effort. Non mais sans blague ! Notre priorité, c’est l’élite. Sans une misère crasse largement répandue point d’élite digne de ce nom. Grâce à nos composants allemands, le processus s’engage sous les meilleurs auspices. Nous sommes prêts, nous sommes confiants. Nous n'envisageons aucune autre alternative. "

Notre équipe quitte les locaux impressionnée par la motivation des scientifiques. Ce sont des hommes de conviction. Inventifs et toujours sur la brèche, ils guettent dans l'ombre et sans relâche, la moindre des faiblesses humaines et économiques pour la fructifier à leur avantage. A nos atermoiements hiératiques et notre manque de cohésion sociale répond leur solidarité de classe et une inébranlable ligne de conduite au service d'une cupidité sans fin : Une leçon à méditer.


La semaine prochaine dans "E = M Fric, spécial marge", nous nous pencherons sur ce combustible largement répandu, peu coûteux, malléable et 100% naturel : Le travailleur précaire. Un produit d'avenir.


Illustrations :
capture d'écran Close encounters of the third Kind (1977), Columbia. Affiche The perfect Storm (2000), Warner.

vendredi 26 mars 2010

Ondine Boutique 7

Chaque semestre, Brigitte lançait l’appel des 22 du secteur 3 allant de la Lorraine aux Landes.

Comme un seul homme, toutes les responsables des succursales de linge de maison rappliquaient au siège. L’excursion redorait leur blason et les sortait du train-train des relations avec la direction basées sur l’échange de deux mails quotidiens : un le matin pour fixer l’objectif de la journée, le second le soir pour sceller le classement des performances d’une boutique à l’autre.

Une journée aux petits soins de l’employeur leur conférait cet éphémère et dérisoire sentiment d’appartenance aux hautes sphères, communion minimum nécessaire pour motiver à leur tour les escadrons de la génération Y à temps partiels et éclatés.

Terminées les réunions à l’hôtel. L'économie s’enlisant, une salle de réunion fut réservée dans le bunker aux vitres teintées. Derrière ses grilles automatisées, le siège social bordait l’artère de modernité transperçant les faubourgs ouvriers de l’ancienne région textile en cours de tiers mondialisation.

Tapotant son gobelet de café froid en attendant le début du meeting, Ondine scrutait ses collègues en hauts talons faire rebondir les conversations cellophanées sur le tapis de sol du consensus marchand : Applications 3G au forfait « qui m’a rien coûté parce que c’était une promo d’enfer », plateau tv de la soirée d’hier ou alors les enfants, cette peine et O ma joie, la grande qui regarde télé-diète et le petit dernier qui la boxe parce qu'un 32 pouces c’est fait pour jouer à Couille of Duty.

« - Natacha de Nantes et le merchandiser Grand Ouest… Ils couchent ensembles ! » Lança fière Claire.

« - Non ! » Fit Marion les yeux ronds.

Dès que l'on comparait les stats inter-boutiques, courbes, indicateurs mensuels, hebdomadaires, quotidien, horaires et, nouveauté de la direction, en temps réel, la réfractaire Ondine fondait à son tour dans le lexique de la course à la gagne promue par la firme :

Nous sommes une belle et grande famille dont chacun des membres doit écraser les scores de l’autre boutique pour bien se faire voir.

Mantra d’une stupidité sans nom s’avouait Ondine mais enfin bon. Depuis une décennie, pour un salaire à peine dopé, chaque matin elle pointait au mur des lamentations, cavalait, ré-achalandait, encaissait tout en faxant, portait les cartons et débouchait les latrines en balançant du sourire au client, s’acharnait à remplir les procédures postées quitte à parfois dépasser sans frais, d’une heure ou deux, les horaires prévus.

Au bout de quelques mois, la drogue à la performance s'auto-distillait chez les responsables de boutiques. Elles sélectionnaient à leur tour le personnel selon sa capacité à se laisser submerger sans brocher par le flot corporate.

La direction n’avait alors qu’à opérer plus ou moins subtilement quelques shoots de motivation (promesses de prime) non pour faire atteindre aux responsables leurs objectifs (ceux-ci étaient calculés au plus probable pour ne jamais être atteints) mais pour les discipliner. Tout travailleur devait être occupé même inutilement.

La responsable dépassant les objectifs pouvait au mieux prétendre à une prime trimestrielle de 200 euros. Les mauvais mois, la boutique d'Ondine flirtait avec les 130.000 euros de C.A. Aucune des 22 responsables du secteur 3 ne décrochait le pompon depuis le krach de 2008. D’autant plus dommageable que chacune d’entre elles avant la déroute des banques, « quand tout allait bien », considérait la carotte comme un salaire.

Ces temps de précaire prospérité révolus, chaque soubresaut de l’économie mondialisée se transformait chez les cadres de terrain en pénalités intimes, la direction ne trouvant qu’à dire : Réalisez vos objectifs et montrez plus de détermination.

Ondine et les autres filles payaient d’un surplus de travail la baisse des embauches et l’abandon du recours aux coûteux intérimaires.

« Les temps sont durs » lui rétorquait systématiquement Kevin, fièrement promu régional en sus des trois boutiques restant sous sa gestion. Le bellâtre gérait désormais la moitié du territoire français (les régions étant passées de dix à trois en deux ans). Certes Ondine gagnait moins qu’en 2007 pour plus d'heures mais Kévin, lui, éclatait les scores de la progression immobile en triple S, surtension de stress statique. Le winner cumulait cinq fonctions, théoriquement payables à un salaire distinct, mais se contentait d’une rémunération à peine plus épaisse que celle d'Ondine mais d’un ronflant « régional réseau Centre et Nord et Est » gravé en typo dorée Century Gothic sur sa carte de visite à gros grains.

Mais cela elles ne le savaient pas. Kevin entretenait le mystère sur son salaire. Elles tueraient toutes pour avoir sa place.

C'est que les 22 enduraient depuis quelques mois les effets de la crise même à la maison : - de pognon, + de factures.

« - C’est à cause de la Grèce !» lâcha Isabelle qui l’avait entendu hier chez Pujadas en se trompant de bouton entre la 6 et la 3.

« - Ouais mais quand même ! J’ai la haine, ils nous ont mis à deux dans les chambres d’hôtel ce soir ! » Soupira Mathilde.

« - Ah Bon ? On n’a pas de chambre individuelle ! » S’insurgea Sonia

« - Chier, déjà qu’ils déprogramment Grise Anatomie à cause du foot ! »

Des claquements de talons aiguilles sur les dalles en lino à l'approche mirent promptement sous cloche l’insurrection se fomentant pas loin du thermos à chirloute tiède faisant office de machine à café.

T-1000 façon Truffaut : ses longues jambes étaient de long compas pointus arpentant les couloirs des succursales de province, insufflant aux bataillons compétition et discipline. Femme qui menait les femmes, la sculpturale Brigitte traçait sa route, raide comme son eye-liner. Fallait pas l’emmerder avec une demande de RTT ou un congés maternité ! Nous étions des guerriers.

Avec un aplomb évoquant l'éducatrice du PAF récemment décédée, Brigitte entra dans l’anti-chambre claquant trois coups secs dans ses mains.

BRIGITTE
« - Mesdames ! Si vous voulez bien me suivre »

La mêlée entra deux par deux et en cadence dans la pièce. Avec ses tables beiges et son paperboard froissé, la salle stimulait chez Ondine les réminiscences, aromatisées au stick UHU, de l’écrin collégien de son interminable adolescence.

Brigitte branchait fière son Heil-Phone sur l’écran plat et lança ce qu’elle appelait « le podcast vidéo de la direction. »

BRIGITTE
« - Nous sommes modernes. Nous passons au Aïe tek. »

Les collègues écoutèrent religieusement la parole patriarcale du responsable de filiale…

LE PDG
« - Crise en chinois veut dire opportunité…. »

Ça commençait mal.

Ondine ne retint que peu des mots qui suivirent, lexique au chloroforme d’un refrain tournant ad-nauseum depuis des semaines.

LE PDG
«- Il faut faire craquer nos clients. Innover. Rester sur nos fondamentaux. Bien gérer. Se laisse aller. Respecter la norme. Entreprendre. Se ré-inventer. Respecter la norme. Les filles, je compte sur vous… »

Ondine rangée des tabloïds s’était arrêtée sur l’interview du PDG dans un Valeurs Actuelles de février feuilleté chez ses vieux: « - Nous allons nous recentrer sur les activités fondamentales » disait le fils à papa au sourire de glaise. Activités fondamentales : celles qui font du blé. Le milieu de gamme était mort, tombé au champ des soldes, pulvérisés par les tentations de ce net au business modèle exemplaire puisqu'expurgé de l'humain.

On ne vendait du linge de maison que dans de deux secteurs désormais : Du drap pour fauchés tissé loin des yeux par des encore plus pauvres et de la super matière en soie, chère et choyée, pour ceux qui peuvent et aiment s’offrir de la qualité.

Endormie par l’élocution au caramel du PDG, Ondine, mollement accoudée, laissait couleur son regard sur les bidonvilles du quartier. Un siècle plus tôt, ici se fabriquait à perte du vue des draps. "Sa boite" importait aujourd'hui l’essentiel de la production de Chine.

LE PDG
« - Il faut dé-den-si-fier. (comprendre : on va enlever de la came parce qu’on a plus d’argent pour en acheter). Nous entrons dans une philosophie de contraction budgétaire.(comprendre : on ne vous augmentera pas). Notre enjeu est simple : multiplier par 3 nos bénéfices. (comprendre : on va virer à la brouette.)»

Ondine décodait : « - Donnez-vous à fond jusqu’à la grande liquidation »

Serrant sa cravache, Brigitte enchaînait enivrée avec son animation Power-pontes sur la nouvelle gamme d’été : Fibres et réalité. Les adoratrices griffonnaient mécaniques un discours abscons. Aucune ne prit l’initiative de faire remarquer à Brigitte, au bord de la caresse onanique, en s’écoutant parler, que la police de caractères sélectionnée Miniluxman et l’usage d’un mot sur deux en anglais rendait l'argumentaire hermétique.

Seul explicite : le tableau des résultats entièrement barré de rouge.

Les derniers chiffres de l’entreprise se vomissaient catastrophiques : –50 à –80%, une dégringolade pas imaginable il y a un an.

«- Comment expliquez-vous une telle chute des ventes ? » Assena t-elle sévère.

Personne n’osait répondre la seule explication logique : « - Bah y a plus personne dans nos boutiques parce que les gens n’ont plus de pognon. D’ailleurs à ce sujet : si vous nous augmentiez… »

Brigitte changea de slide.

Dans la salle on se passait des mots, on se lançait de salasses antisèches à propos de Natacha de Nantes, en essayant de ne pas se faire chopper par la rectrice.

BRIGITTE
« - Il faut fine-tuner vos fondamentaux. Redynamiser le team-spirit. Ré-insuffler du brand-value dans le mass-market. Il faut solidifier le building-project. C’est pour cela que je vous ai préparé des exercices à faire à la maison et entre vous. C’est basé sur Koh-Lanta. »

Les trois syllabes du jeu télévisé sortirent de l’inanition les blasées. Brigitte constatait que seule l’utilisation de ce type de références, sur fond d’images qui bougent avec 30% de PDM, titillait l’intérêt des managers.

Une fois les tables poussées, les exercices à base de secrets pliés dans une feuille avec éviction du groupe à la clé, obtinrent d'ailleurs un franc succès.

Ondine, honteuse, n’osait pas avouer son envie pressante : Dire à toutes ici de jeter leur poste de télé. N'ayant rien déjà rien capté au "topic" de la dernière réunion « séduction du chaland par l’érotisme de la taie d’oreiller » dont l’axe analytique était honteusement pompé à "Belle toute nue", Ondine s’interrogeait sur la nécessité de posséder cet écran pour travailler en harmonie spirituelle avec ses collègues. A voir les sautillements hystériques de celles-ci à l'annonce des résultats, la réponse s'imposait.

BRIGITTE
« - Dans la dernière saison de Koh Lantha. Il y a les rouges et la jaunes, et y a une équipe qui ne sait pas travailler c’est parce qu’elle sait pas jouer collectif. Ça, c’est très instructif. Qu’apprenons-nous dans cette émission ? Hein ? Hein ? »

CLAIRE BOUTIQUE 12 timide
" - Qu’il faut mettre de côté ses différences, pour converger vers la réalisation de l’intérêt de tous ?"

BRIGITTE soulagée (groupe compliqué ce matin)
" - Voilà ! "

ISABELLE BOUTIQUE 9 levant la main.
" - Vous êtes certaine que c'était pas plutôt la saison 5 ?"

Vint l’heure salvatrice de la pause déjeuner. Là aussi, finie l’habituelle partie gourmande au relais château du Moulin St-Peyrolles.

BRIGITTE
« - Découvrons la nouvelle cantine ! »

Le siège regroupant ses enseignes dans le même building relégua la cantine au réfectoire adjacent. La décoration à base de poutrelles dénudées, genre entrepôt réaménagé, cachait mal le fait qu’il s’agissait effectivement d’un entrepôt réaménagé. Préau à salariés, bouffarium sombre au brouhaha caverneux, appelez-le comme vous voudrez pour Brigitte c’était

BRIGITTE
« - … convivial, appétissant et open-space. »

Par chance, les couverts du repas étant en plastique, Ondine à l'ouïe fragile s’économisait quelques décibels. Ce midi, la théma du self se titrait au feutre fluo sur le tableau magique :

"L’Itali et ses nouilles."

Entre deux succions de lourdes pâtes au basilic de synthèse, les responsables échangèrent dans le registre « famille ».

« - Et ton mari il fait quoi ? »

« - Et ta petite ça va ?»

« - Et ça lui fait combien à ton Théo ?"

Ondine abhorrait ces interrogatoires poussés avec étalage de photos qui tapissait peu à peu la vie réelle à la teinte bleu police des pires pages de Facebook. Les « pics » de la vie de famille des filles en couple et les forfaits SMS illimités des copines célibataires : deux plaies majeures du monde moderne. Pour s’en sortir, Ondine inventait une vie sans mari et sans enfant, avec des amants halés en Tunisie et un sex-toy qui fait coin-coin pour se relaxer dans le jacuzzi ecolo-responsable. Voilà qui contentait l’assemblée.

13.30. Retour en classe.

De l’après-midi de réunion, en raison d'une poussive digestion de ravioles mal cuites, les salariées n’imprimèrent rien. A peine se réveillèrent-elle lorsque se propagea dans la salle cette terrifiante rumeur : le basilic du midi s’était massivement coincé entre leurs chicots. Interdiction de rire.

Brigitte sortit de sa sacoche à lanières de cuir, l’upgrade printemps-été de la bible interne : Le code soumicus dont elle connaissait le moindre alinéa.

420 pages de règlement intérieur qui, du calibrage d'une anodine étole en fond de vitrine au nombre de pets quotidiens autorisés par stagiaire, derrière une syntaxe opaque et didactique, camouflaient l’accumulation des tâches pour les salariés de la filiale passés de 325 à 250 les douze derniers mois.

BRIGITTE
« - Nous allons revoir les "process". Les enseignes résistant le mieux sont les plus procédurières. Nous allons renforcer nos procédures internes pour devenir un RPP (réseau presque parfait) et régénérer l’appétence du prospect vers un "success-goal "que je souhaite aussi "bottom-up" que "top-down". »

Ondine comptabilisait les vocables à la mode. A chaque réunion des mots montaient en notoriété : « Appétence » et « procédure » formaient le duo gagnant du moment. L’année dernière c'était « juste » et « green », celle encore avant « zen » et « compatible » , celle d’avant se dissipait en volutes sur le court-bouillon des espoirs contrariés… « travailler plus » et « gagner plus » peut-être bien.

Malgré ses malheureux éclairs de lucidité la rendant encore plus déprimée, Ondine s’enlisait avec ses compagnes de galère relative dans la schizophrénie néo-managériale. Le code soumicus n’autorisait aucune initiative individuelle. En revanche, les responsables endossaient chacune la paternité de tel ou tel échec. On n'est pas nommée « responsable » pour rien.

Survivait dans la mémoire de toutes, l’exemple sacrificiel de la dernière réunion. Maxine, boutique 17, fut publiquement humiliée par Brigitte, pour son manque de rigueur et son abus de biens patronaux à base d’excès de photocopies couleurs de ses enfants (capture de vidéo-protection en guise de pièce à conviction).

C’est Kevin qui, dans le prolongement des fracassantes révélations, avec force courriel calomnieux et campagne d’intimidation, la poussa à quitter l’entreprise d’elle-même sans un centime d’indemnisation. Personne n’eut de nouvelles depuis. Personne n’en voulait.

Cette fois Brigitte mutualisait les pertes : « - La faute est collective ». Par rapport à il y a deux ans ou le moindre mois en négatif dans une boutique ostracisait direct son responsable, Ondine et ses concurrentes trouvaient qu’elles s’en sortaient bien. Ce qui ne présageait rien de bon.

Après un exercice de balle au prisonnier que Claire prit en plein tarin qui lui niqua sec sa monture à 115 euros, la nouvelle gamme fut présentée aux essoufflées : Des couettes à 90 euros, des polochons à 110, une parure à 220. Pas assez chic et déjà trop chère, cette gamme comme la dernière tournerait à l’échec tranchait en secret Ondine qui n’avait ouvert la bouche de la journée que pour mentir ou euphémiser.

Brigitte regardait son groupe et leur lança un vibrant encouragement :

BRIGITTE
« - Je vous demande de réfléchir chacune aux moyens de décrocher vos objectifs qualité et faites-moi remonter vos initiatives par mails. »

Toutes applaudirent.

La sonnerie de 17h dirlindingdongua. Elle se précipitèrent vers la sortie sous la bienveillance maternelle d'une Brigitte satisfaite d'avoir remplit sa mission.

Celles venues de loin se dirigèrent comme convenu au Tarte Hotel de la ZAC sans nom, les autres se retrouvaient sur le quai de la Gare.

Ondine les y observait à nouveau manipulant leurs Beurkberry en échangeant dans une langue étrangère :

« - J’ai vu que t’avais fais 88 à Pocket friends ! »

« - Ouais mais Flore elle a fait 100 !»

« - Moi avec mon Nokio je n’ai aucun problème d’application. Ça fait 4 mois que je l'ai et il est tombé en panne que 2 fois : j’ai de la chance. »

Pas loin d’un type tapant son coma éthylique contre une affiche rétro-éclairée « le retour du positif », d'autres lançaient des invectives contre les grévistes. Pourvu qu’elles puissent choper leur correspondance à l’heure, elles avaient du riz à récolter dans leurs fermes virtuelles une fois rentrées au cocon de parpaings. D’autres se chamaillaient au sabre laser imaginaire en pouffant. Le reste se calait d'instinct au diapason du pronostic culinaire du combat des potées savoyardes ce soir à la télé.

Ondine pensa un instant à son gamin, à ses notes à l’école, à ce qu’il ferait quand il serait grand, à ce qu’elle ferait d’elle dans deux ans. elle fixait le ballast sous le plomb des pensées.

Le train entra en station dans un crissement de frein strident. Buste redressé, visage irradié par le premier rayon de soleil de la journée dépassant d’une masse chiffonnée. Ondine, boutique 7, suivit ses collègues dans le wagon. Au fil des babillages et alors que le train s'enfonçait dans la nuit, elle dispersait sans peine le souvenir de cette journée.

Évidemment...

Le suicide raté de Brigitte se jetant d'une poutrelle de la cantine pour éclater du cul un saladier de poulet colombo en pleine théma « caraïbes » cannibalisa les commérages de la réunion semestrielle suivante animée par Kevin.


Illustration : Sortie des usines Lumières, 1895.

dimanche 21 mars 2010

Donner de la voix, tracer une voie

[dimanche 13h]

Tu dis souvent : "Voter sert la machine."

Ne pas voter ne l’enraye nullement.

Je vais voter (pas satisfait du poids de la gauche de gauche au premier tour mais confiant). Une victoire des socialistes dans ce scrutin n'augure rien pour 2012 tant qu'ils ne s'opposent pas plus fortement au grand démantèlement en cours.

D'un autre côté, il faut également que l'électeur change ce pourquoi il vote (ou s'abstient).

En 2007, au fil d'un processus de sape idéologique, ils sont beaucoup à avoir choisi le pack « pognon et individualisme » incarné par Le Monarque et l’abstention actuelle doit plus à ce sentiment de trahison des CGV qu'à l'analyse qu'ils se trompaient d'analyse.

C’est à l'individu de se repenser en tant que citoyen avec les autres et non en tant que « moi seul contre tous », de modifier vers le haut sa grille de lecture et ses aspirations.

Ce manque de projection se métastase dans la société. Sous-France, France du milieu, nous allons tous dans la même direction : certains en payent déjà le prix fort, d’autres se bercent d’illusions tant qu’ils ont encore les moyens de les entretenir, certains stigmatisent des responsables histoire de se soulager ou de se défausser de leurs propres responsabilités.

Tu dis aussi "Les hommes politiques sont tous des pourris". Ce sont d'abord des hommes et des femmes. Certains agissent au mieux, d'autres se laissent aller à un fatalisme se renforçant jour après jour via des petits renoncements contrebalancés par des petits conforts. Ce sont ces renoncements cumulés qui forgent l’autre partie de l'abstention.

Certains ont intérêt à te dégoûter du débat public, de la politique comme bataille d’idées, histoire de te laisser patauger dans un marasme existentiel en usant des nombreux moyens à leur disposition pour atrophier ta capacité d’analyse (et d’idée même qu’il puisse y avoir une alternative). Leur champ d'action est très large : Dézinguage de l'éducation, modelage des médias, taille au burin des conditions de travail et de la façon morale dont tu dois considérer le travail...

Le dégoût du processus démocratique sert, à terme, le pouvoir le plus rude.

Ce n’est pas parce que des politiques agissent mal, ou pas assez, que tout est à jeter. C’est à nous de quotidiennement montrer qu’ils doivent nous considérer autrement, de participer localement, c’est à nous d’élever le débat quand ils veulent le niveler, le réduire à la com' ou à deux thèses opposées : nous c’est le progrès, les autres c’est mauvais.

Au regard du désastre gouvernemental, je préfère des régions socialistes. S'il veut prétendre à plus, ce parti doit vite proposer des choix de société tranchés, lisibles et ré insuffler un rêve collectif qui fasse oublier le mythe tenace de l'american way of life.

vendredi 19 mars 2010

Entre lol et insécurité

Faut le faire une fois dans sa vie...

Cordon de CRS, piétinement, fouille, portique de sécurité : T'es déjà dans l'ambiance devant l'entrée de La Mutalité.

Un couple âgé s'en va agacé.

LE VIEUX MONSIEUR
" - Elle aura pas mon bulletin dimanche, j'en ai marre d'attendre !"

Notre duo de blogueurs n'a pas ménagé ses efforts pour satisfaire sa curiosité et s'imprégner de l'ambiance du rassemblement parisien "de la dernière chance" pour Valérie Pécresse, candidate dimanche à la présidence de la région Ile-de-France.


Entrée dans la salle moite et blindée de la Mutualité : 1500 personnes, retraité(e)s, costards cravates, jeunes cadres Do you speak Wall Street english et ilots de Jeunes pops reconnaissables à leur indéfectible gaieté.

Le meeting est déjà bien entamé. David Douillet balbutie maladroitement ses fiches sur "la vidéo-protection" comme ultime rempart contre l'insécurité [1] [2] (cf. vidéo en fin de billet).

Passons sur la routine, André Santini
au bord du collapse, Christine Lagarde s'extasiant sur les records de création d'auto-entreprise [3] et le discours relativement court de la candidate star de la soirée faisant des appels du pied aux écologistes pour une écologie positive et pas punitive, pour nous concentrer sur ce qui aurait du être marqué sur le flyer :

Grand meeting gouvernemental pour l'insécurité.

Le meeting a deux buts : Mobiliser les abstentionnistes de droite et récupérer les électeurs d'extrême-droite.

Et un troisième en bonus : L'opportunité pour le Premier Ministre (bénéficiant d'une étonnante popularité) de se placer dans une perspective présidentielle.

Les deux-tiers du long discours de François Fillon (pas loin d'une heure) ciblent sans nuance le traitement policier de cette "'insécurité" qui, rappelons-le à tout hasard, n'est pas du ressort des régions.

Emporté dans son élan : J'apprends le lendemain matin que Fillon a annoncé la mort d'un policier toujours en vie.

Sur le moment, personne ne note. Et puis, "l'insécurité" c'est carton garanti à l'applaudimètre.

Insécurité : serpent sans fin d'un parti minoritaire ne disposant plus que d'une thématique en magasin. (chômage, croissance et barnum de l'identité nationale craquant de tous les côtés. D'ailleurs je ne vois pas Besson dans le casting de soutien : Lefebvre, Bertrand, Lagarde... ).

FRANCOIS FILLON
" - La lutte contre la violence est notre cause à tous !"

Ça, je sens qu'on va en bouffer d'ici 2012.

Devant tant d'insistance à nous faire trembler, posons-nous la question : Ce gouvernement a-t-il intérêt à la fin des violences, qu'elles soient réelles ou fantasmées ?

L'inverse légitimerait même son action répressive à mesure que l'on approchera de la prochaine échéance présidentielle. Ça marche bien depuis 8 ans !

Nier les causes -
spécialement si elles sont sociales et le résultat de son mode de gouvernance - et réprimer par la force leurs désastreuses conséquences tout en redonnant de la patine à l'état

C'est cela aussi faire des économies.


* * *

Sur le perron, partagés dans nos émotions, à savoir hilarité et constat IRL d'une instrumentalisation sécuritaire king size (de la délinquance comme des policiers), nous croisons le sympathique (mais delta-planant dans un monde parallèle) président des jeunes pops, créateur du pas possible lip-dub, donnant le la de la Lol Campagne. (Attention : c'est du lourd).

(Avertissement aux moins de 12 ans : cette séquence ne signe en rien mon appartenance à l'UMP.)



REPORTAGE DE LA SOIRÉE :



Intégralité des interviews chez Reversus.

[1] C'est loin d'être la panacée comme le souligne un rapport commandé par le Ministère de L'intérieur publié fin 2009 dans Le Figaro. On y lit : ”en dessous d’une caméra pour 2000 habitants, les agressions contre les personnes progressent plus vite (+44,8 %) que dans les villes qui n’ont aucun équipement (+40,5 %)“.

[2] Valérie Pécresse a également proposé le SMS anti-viol.

[3] synonyme de baisse de revenus, d'achat provisoire de la paix sociale, sans verser un centime, et de contournement de la loi pour les employeurs.

lundi 15 mars 2010

La fille du 15 mars

15 mars 2010. 21h00.


L'hôtel oui mais pour combien de temps ? Deux, trois nuits max.

C'est pas avec du temps partiel que l'on s'assure un après. L'avenir tu le conjugues au présent et à l'interrogatif : Où trouver un appartement ?

Un semestre que tu cherches. En plus de la caution (divisée par deux depuis peu) et des frais d'agence (multipliés par deux dans le même temps) les filles de la succursale immobilière te crachent avec ce sourire forcé que toi-même tu joues et rejoues à la caisse de la boutique de prêt-à-porter : "- On préfère des gens qui gagnent trois fois le loyer."

Parce que tu n'es pas du genre à te laisser aller, que ta gaîté est légendaire, tu réponds :
" - Baissez vos tarifs et on pourra payer !"

Les jeunettes de l'agence te rétorquent sèches et vexées :
" - On y est pour rien. On ne fait qu'exécuter la demande des propriétaires. "

Aux aurores ton proprio, triple de ton âge et quintuple de tes revenus, t'évacuais à la rude. Fin de la trêve hivernale ont dit les policiers. C'est la crise. Quatre mois sans régler : Comment veux-tu que ton bailleur baisé rembourse au banquier son investissement locatif vérolé ?

A noël, il t'apportait des bonbons et tentait de négocier un paiement en nature. Tu refusais.

Tu as juste eu le temps de prendre quelques vêtements dans ta valise et de partir tafer.

Cette nuit : hôtel éphémère à trois jours de salaire.

A 26 ans, il va falloir que tu retournes chez papa et maman, à 600 kilomètres de là. En espérant qu'ils veulent bien de toi et que la place ne soit pas prise par un autre locataire qui, lui, peut payer.

Petite, ils te répétaient : "- Étudie et travaille pour te garantir un toit." Une génération plus tard, avec ton bac+5 et ton chapelet d'emplois sparadraps, tu vas devoir démissionner de cette boutique devant laquelle tu passes avec ta valise. Tes gages ne suffisent plus à te qualifier aux éliminatoires de ce logement qui devrait t'être du.

Tu traînes ta valise en centre-ville et regarde les façades dans la nuit.

Dis-moi : Combien vois-tu d'appartements habités ?


* * *

Ce texte répond à un jeu littéraire lancé par Madame Kevin pour le blog à mille mains, basé sur une photo de Robert Lubanski et auquel je fus convié par Cycee. A mon tour d'inviter CSP, Monsieur Poireau, Perséphone (et Benoist Apparu s'il a un commentaire ou une proposition, autre que de façade, sur le sujet). Date limite le 30 mars.

D'autres textes de la série : Mrs Clooney, Juan de Sarkofrance et Le coucou de claviers

La victoire en perdant


J'aimerais croire aux 53% français politiquement motivés au point de s'abstenir de voter.

J'aimerais apprécier le potentiel révolutionnaire que représente un dimanche, comme tous les dimanches, à poireauter à la caisse de l'Ikebas au lieu de prendre 10 minutes, comme une fois tous les si peu, afin de glisser son bulletin dans l'urne et se prononcer sur des problématiques de proximité.

J'aimerais d'ailleurs que soient crédibles ces français se plaignant de ne pas être assez consultés par referendum (par ailleurs gros consommateurs de SMS surtaxés pour exclure tel têtard inconnu des jeux de télé-teubés au prétexte qu'il ne parle pas comme il faut).

J'aimerais me convaincre qu'ils aient voulu passer un message, j'aimerais également penser que les politiques de droite comme de gauche l'aient entendu.

J'aimerais me réjouir de cette expression supplémentaire du dynamitage du collectif.

Je souhaiterais me satisfaire de cette défaite gouvernementale passant par le boycott d'un scrutin régional motivé à gauche par le souvenir d'une trahison de traité et de l'autre côté par une politique monarchique pas assez à droite.

J'aurais aimé apprécier pleinement les mines des Bertrand, Chatel, Copé, Lefebvre et de toute la smala mielleuse et mal à l'aise des UMP laminés.

J'aimerais exprimer mes condoléances aux partisans du Modem.

J'aimerais faire la fête chez moi si l'abstention n'y était pas si monstrueuse (bonne nouvelle toutefois : j'ignorais qu'il subsistait 32% d'habitants à Paris).

J'aimerais avoir la certitude des illuminés pensant que sans troupes on peut gagner des batailles, pensant combattre un pouvoir en renforçant son argumentaire.

Emporté par l'ivresse de la raclée, j'aimerais également ne pas m'être engagé à diffuser l'intégrale de BHL sur mon blog en cas de taux d'abstention supérieure à 50%.

Heureusement que c'est chacun pour soi et la faute des autres. Pas de devoir, pas de responsabilité.

Je pense donc que je vais m'abstenir de respecter mon engagement. (tu t'en sors bien)


P.S : rattrape-toi dimanche prochain.

Illustration : Ben

dimanche 14 mars 2010

Blogoubouquin


Qu’est-ce que bloguer ? A quoi ça sert ? Est-ce que cela rapporte ? Trois questions auxquelles je réponds d'instinct avec un optimisme ravi : Rien.

Thierry Crouzet conçoit le blog comme une nouvelle forme littéraire, Narvic s'interroge sur les façons d'en sortir un semblant de rentabilité. Dedalus insiste sur la gratuité consubstantielle au net. Certains jettent l'éponge ou menacent de tout lâcher. Face aux blogueurs qui se questionnent, il y a ceux qui, assis sur leurs statuts d'écrivains publiés ou d'éditeurs, affirment avec des arguments poussiéreux qu'internet et écriture sont incompatibles pour cause de manque de rentabilité. Pire, il paraîtrait que la littérature elle-même est mise en danger par ces écrivains non payés qui, pouah, "bloguent" et "auto-publient" leurs livres sans rien demander à personne.

Au sujet de l'auto-édition papier, l'éditeur-journaliste (se qualifiant de lobbyiste de l'édition numérique), Jean-François Gayrard déclare :

"L’auto-édition est à la littérature ce que Kodak a été à la photographie: à trop vouloir démocratiser un art, à trop vouloir le populariser, à trop vouloir le rendre accessible au plus grand nombre, on finit par le désacraliser, on finit par lui enlever toute son essence, toute sa raison d’être."

La généralisation de l'auto-publication qu'il qualifie de "miroir aux alouettes" serait une arnaque calquée sur le modèle de la télé-réalité.

Par définition, chaque blogueur s'auto-édite jour après jour sans que cela lui coûte (pour le moment) ni que cela lui rapporte (ce qui lui fait déjà au moins un point commun avec l'écrasante majorité des auteurs "officiellement" publiés).

L'édition d'un ouvrage payant, plus intemporel et au format "librairie", est un des prolongements logiques de blog, une satisfaction personnelle et une façon de monétiser un minimum son travail d'écriture (je le rappelle : une des activités la moins rentable au monde).

Il existe plusieurs formules d'auto-édition : De vrais foutages de gueule (comme partout et comme toujours) mais aussi des formules peu onéreuses, écologiques (les livres sont fabriqués à la commande), voire plus rentables qu'un contrat d'éditeur classique si vous êtes un auteur débutant et que votre livre obtient son petit succès.

Au mieux ça marche, au pire tu ne gênes personne.

Mieux encore dans le cassage des nouvelles formes littéraires : Patrick Eudeline (le Christophe Barbier du rock), éructe sur Fluctuat.net entre autres stupidités sectaires et contradictoires relatives au réseau, un "ils [les blogueurs] feront de la littérature quand leur livre sera vendu chez les marchands..." ou "cite-moi un auteur auto-édité célèbre..."

Basses attaques du reac.

Dépassons ses critères de qualité littéraire basés sur le code barres et la liste des meilleures ventes de L'Express pour les retourner façon bourgeoise de l'avenue Henri-Martin... (à l'instar du cinéma, il n y a plus qu'elles pour s'offrir à plein tarif ce genre de culture de luxe.)

Dans les rayons de la Fnuc, on trouve souvent la quinqua plâtrée, tourmentée face à la tête de gondole à l'estampille "On en parle à la télé donc ça fait bien dans les diners" .

Elle ne sait que choisir : le dernier Marc Levy, le nouvel Anna Gavalda ou les mémoires posthumes de Jacques Marseille "Ma méthode définitive pour résoudre le problème des retraites" . Quel tracas de lire ! Elle soupire l'âme en peine :


"Pfff...En France, on publie bien trop de livres !"


A l'époque des 100 millions d'exemplaires (1 sur 5 officiellement publiés) invendus et achevant dicrètement à la benne une carrière qu'ils n'ont pas commencée, dans ce pays de l'écrit où un livre neuf coute parfois plus cher qu'un mois d'internet, où l'avenir de l'édition papier se joue plus sur la vente du dernier recueil de coloriages de Mickaël Vendetta que sur la réédition de l'intégrale annotée de George Palante, face aux deux millions de blogs créés, les expressions "auto-édition, "amateurs", "statut d'écrivain" et "modèle économique viable" ont-elles encore un sens ?

Écrire, avec respirer et se plaindre de la politique, sont de ces rares actions humaines encore gratuites et non taxées. Tant qu'il y aura quelques idées dans la tête des écrivains , du courage et de la passion pour en accoucher, la question du support et du statut leur importera peu.

L'auteur écrit, il s'édite. Les intermédiaires d'hier disparaissent, d'autres les remplacent. L'indispensable travail éditorial n'est pas l'apanage des éditeurs installés : des lecteurs expérimentés peuvent faire l'affaire. Internet n'est pas la fin du livre encore moins celle de la littérature, c’est une évolution de son mode de distribution (ce qui est au fond le vrai problème de l'auteur officiellement publié, à égalité avec la promotion.). Tant qu'il y aura des lecteurs, où est le drame pour les auteurs ? Quoi qu'ils écrivent, auto-édités ou publiés dans les règles de l'art normé à la Eudeline, ils ont statistiquement de grandes chances de ne pas vivre de leur plume.

Reste une affirmation littéraire eudelinienne (calquée sur l'argumentaire de certains journalistes installés au sujet de la crédibilité de l'information sur le réseau) : la création de qualité ne serait pas sur le net ! Ni plus ni moins que dans les autres formats d'expression. En revanche, le lectorat s'y trouve.

Alors que l'on réduit les effectifs et les matières enseignées dans l'éducation, qu'on trépane sur une base industrielle les jeunes générations à base de Naintendo et de trash-tv entrecoupée de spots à la gloire de l'individualisme mercantile, je ne m'inquiète aucunement de ce revival de la forme écrite et librement partagée, même "sans label" et non estampillée officielle par les caciques parce que numérique.

Couinent les comptables et les rebelles embourgeoisés qui contemplent avec du mépris comme seul projet leurs baronnies s'effriter.


Un extrait de la "Battle Birenbaum / Eudeline" dont tu peux voir l'intégralité (accroche-toi à ton canapé c'est beau comme de l'Arditi sous acides) chez Fluctuat et dans l'épicerie de Guy :




Illustration : Couverture, les mots de Jean-Paul Sartre, Folio.

vendredi 12 mars 2010

Régionales ? Connais pas.


Jeudi c'est triste. Sur huit parisiens entre 20 et 40 ans croisés dans le bar : 100% d’entre eux n’iront pas voter. Sur fond de bière et de précarité croissante, ça m’a parlé complots, manipulations, risque d'expulsion, applications Heil-Phone, tous pourris, gauche à droite et droite à gauche, la télévision c'est rien qu'une saloperie pour lobotomisés sauf la dernière saison de Docteur Tousse dont j'ai regardé douze épisodes d'affilé.

La campagne pour les élections régionales a t-elle été si médiocre? Des propositions qui valent ce qu'elles valent furent exposées de tous les côtés ainsi que des bilans défendables et défendus. Programme difficilement audibles, peu repris parce que le format média n'est plus au débat mais à la vitesse, à la petite phrase et à l'invective.

Les vaseuses polémiques introduites médiatiquement avec force débilité par le parti gouvernemental d'un côté et la thématique du bouclier régional anti-Monarque de l'autre troublèrent l'observation du fond. Au point que l'on ne sait toujours pas ce qui est où non du ressort de la région.

Le parti du monarque a accentué l'opacité en attaquant par l'intox (comme l'a encore fait ce matin le storm-trooper gominé sur France Inter), la politique régionale des socialistes sur la hausse des impôts et l'insécurité (L'un est le fait des transferts de compétences décidés et non compensées par le gouvernement et compte moins de 10% dans le montant total des impôts locaux - et je ne te parle même pas de la suppression de la taxe pro -, l'autre n'est tout simplement pas du ressort des régions.)

Cette campagne marécageuse des ronds dans l'eau saumâtre, à mi-mandat présidentiel et en plein désarroi national avec total manque de perspective, profite à la montée de l'abstention.

Le PS criera victoire et immédiatement l'UMP relativisera sur les plateaux qu'avec 50% d'abstention cette victoire ne vaut rien. Le monarque capte enfin qu'avec ses gesticulations il a démobilisé son propre camp. Il est donc dans son intérêt, rapporté à la seule échéance qui l'inquiète, à défaut de séduire, de démobiliser ceux d'en face.

Comme diraient certains salariés gazés en pleine Défense, le mépris est total.

Si tu penses que les responsables politiques sont tous pourris, sois assuré que certains d'entre eux tablent en permanence et, avec succès, sur la médiocrité de tes aspirations et ta constance dans la résignation.

Donc si j'étais toi, dimanche, j'irais voter du mieux que je peux.

Si tu ne le fais pas pour la victoire, fais-le pour la sale défaite.

* * *

Conseil pour après : Les progrès de la médecine et de la forfaiture présidentielle ne pourront rien contre l’érosion naturelle d'une certaine croûte électorale. En revanche, la désertion des pauvres et des jeunes de la sphère démocratique peut maintenir à moindre frais le parti des riches grabataires en orbite sécurito-stationnaire.



jeudi 11 mars 2010

La rue meurt

Le bruit court depuis des semaines. Il ne faut pas le relayer. L'aplat net le suppute : Il paraitrait qu'un monarque tromperait ouvertement 60 millions de français et, qu'au fil des polémiques lancées par les lobbyistes de nos cerveaux, loin des caméras et des éditos, la rue meurt peu à peu.

Quant au couple au top, la seule question que tu devrais te poser depuis deux ans, connaissant le soucis de l'image animant le saigneur des annuités et la rigueur morale du publicitaire à l'origine du coup de foudre, n'est pas sont-ils ou non encore ensemble mais l'ont-ils seulement été un jour ?

mercredi 10 mars 2010

Expérience au buzz extrême


Parcourant un récent numéro de L'express (à des fins purement scientifiques), j'ai découvert des extraits du livre de Christophe Nick et Michel Eltchaninoff, "l'expérience extrême" détaillant le déroulement du remake télévisé de l’expérience de Milgram qui sera diffusé sur France 2 le 17 mars au terme d'un "buzz" entretenu par la chaine depuis presque un an (du jamais vu pour un documentaire).

Allons-y sans détour tant on nous le rebat depuis des semaines et que l'effet de surprise est, pour le moins, foiré : "Zone extrême" est un simulacre de jeu à l'intérieur d'un documentaire pointant le côté un peu con-con et éminemment soumis de cette race humaine qui ne perdra jamais une occasion d'exterminer son voisin de palier pour peu qu'on lui demande avec les formes et un uniforme.

Rappel : Dans l'expérience initiale de Milgram au début des années 60, un tirage au sort désigne un questionneur et un interviewé. Le questionneur soumet l'autre à une batterie de questions simples censées mesurer sa mémoire. Ils sont séparés par une glace. A chaque erreur , le questionneur inflige à l'interviewé une décharge électrique de plus en plus forte. Le questionneur ne sait pas que l’interviewé est un acteur multipliant à dessein les erreurs amenant le questionneur à augmenter l'intensité des cruelles décharges. Le scientifique, servant de couverture morale et comportementale au questionneur, ne s’intéresse aucunement à la mémoire de l’interviewé mais au degré de torture auquel le questionneur s’émancipera de son autorité pour abandonner son travail - gratuit - d'exécuteur.

Dans les années 60, plus de 60% des questionneurs allaient jusqu’au bout et envoyaient la décharge mortelle à cet interviewé dont (suivant la logique du tirage au sort) ils auraient pu occuper la place.

Mise en scène de cette expérience par Henri Verneuil dans l'excellent "I comme Icare" (1979)



Christophe Nick a eu la bonne et sadique idée de remplacer la caution scientifique par un jeu télé : "Zone Extrême" de type « Roue de la fortune » délocalisant l’interviewé sur un écran.

Résultat : En 40 ans, le taux de soumission à l'autorité (ici une animatrice météo, Tanya Young) passe de 66% à 81%.

8 personnes sur 10 vont jusqu’au bout et envoient la décharge mortelle à l’interviewé. La description des motivations et des réactions des participants glacent le sang :

Florilège des réactions :

- « Ca y est il est fini ?… »
- « Il est mort ? »
- « Il est dans les pommes où il est… hein ? »
- « C’est merveilleux !»
- « Dites ? j’ai été bon ? »

Certains exultent de joie à l’idée de se partager le million sur le dos de celui qui à l'écran, et après une demi-heure d'agonie, montre tous les signes extérieurs du macchabée.

7 à 8 personnes sur 10 soumises à la hiérarchie, à l’idée qui fait consensus, au « c’est comme ça et pas autrement », au "qu'est-ce que j'y peux si c'est la faute des autres, moi j'y suis pour rien". Grosso modo, j’observe ce ratio partout et dans tous les milieux sociaux. Sur que la télé n'est pas pour rien dans la fonte des valeurs (plus alarmante que le réchauffement climatique si tu veux mon avis). Les résultats sont désarmants. Le plus facho c'est que malgré nos ricanements, nos dégouts et nos certitudes que "Bouh, tous des veaux" et que "non, pas nous", fortes sont les probabilités que vous et moi fassions parti pour un soir du lot des heureux bourreaux.

Si l’ambition de France 2 était de dénoncer les effets des manipulations de la télé pourquoi donc, au lieu de multiplier les annonces des mois avant la diffusion de ce fake "à visée scientifique", de préciser qu’« il ne s’agit en rien d’un programme de télé-réalité », de préserver l'audience du piège, n’a t-elle pas jouée son jeu jusqu’au bout en n'avertissant pas le spectateur de la farce, en diffusant le bidule au premier degré, en gardant l'analyse "scientifique" du documentaire pour un deuxième temps ?

La chaîne aurait pu pousser "l'expérience extrême" aux frontières de l'inédit jusqu'à rendre complice son audience, via l'appel d'un numéro surtaxé pour s’enregistrer en tant que candidats au second numéro du jeu, et la coincer les mains dans le tronc commun de l'ignoble, histoire qu'on ne l'y reprenne pas à deux fois.

Au lieu de matelasser le terrain à coup de communiqués, elle aurait pu créer les conditions mentales, dignes de la supercherie radiophonique d'Orson Welles et à l'échelle nationale, d'un vrai jeu de la mort dont la chaîne n'aurait révélé la supercherie qu'une fois une partie de son audience activement compromise.

Dans cette configuration barbaro-ludique, ce n'est pas tant le quidam en électrocutant un autre sous les spots qui me terrifierait que les millions d'autres derrière leurs écrans rêvant d'être à sa place.

- France 2 a t-elle peur de ses spectateurs ?

- Est-ce, dans ces conditions, l'expérience d'un spectacle décérébrant ou un énième spectacle décérébrant avec alibi d'expérience ?

- La télévision est-elle le meilleur média pour dénoncer les effets pervers de la télévision ?

Réponse le 17 mars puisque, n'étant qu'un homme et à ce titre hautement influençable, j'ai moi-même contribué au buzz.



[1] Piéger son audience? La Belgique l'a bien fait en octobre 2007 lors d'une émission devenue culte sur la séparation surprise de La Flandre et de la Wallonie. Le principe a été repris, là aussi sans l'effet de surprise, sur Canal Jimmy dans l'émission Breaking news.

[Update 10.03.2010, 15.00 : expression]

crédit image : flickr - SarahOs

lundi 8 mars 2010

Une journée de l'infâme


Ce matin sur le chemin du boulot Stéphanie a entendu chez Bourdin que c'était la journée de la femme.

Suite au licenciement du chef produit et au congés pour dépression nerveuse de sa collègue, l’assistante commerciale de l’entreprise d'emballage dans la banlieue de Caen cumule désormais trois postes, devenant l’interlocutrice directe des centrales de grandes distributions dont les robots connectés au stocks en temps réel la bombardent toutes les demi-heures de faxes de commandes auxquels elle n’entrave rien.

STEPHANIE
"- Tu te rends compte. Je suis payée 1200 euros et je fais une somme de travail correspondant à 4200 euros de salaires !"

Seule à la machine à café à la pause de onze heures, Stéphanie est en pleurs sur son Heil-phone dernier cri.

STEPHANIE
"- Demain j’ai rendez-vous avec le patron. Les pieds sur le bureau, il va encore me retourner le cerveau. Il est trop fort. Je vais sortir de là avec zéro augmentation, un sourire et deux missions à faire en plus. J’en peux plus."

Connaît-elle seulement la définition des mots "lutte" et "classes" et la signification historique de l’association des deux ? Pas dit. A t-elle juste quelqu'un au bout du fil ? Nous ne pouvons l'affirmer.

Tout en messe basse, de peur qu'un des collègues de l'étage (les collaborateurs les plus résistants, un tiers ayant déjà été viré) ne l'entende et ne la dénonce, elle se confesse sans dépasser le forfait sur son malheur à taire.

Elle voudrait arrêter de travailler et de se débarrasser de cette pression. Mais que dirait Christophe, lui qui lui reproche déjà de pas être assez féminine, de ne pas accepter tous ses fantasmes sexuels et de moins bien cuisiner que sa mère ?

Au boulot, Stéphanie est pourtant en position de force. Les commandes passent par elle, elle connaît bien mieux que son patron l’ensemble des procédures et pourrait l’envoyer aux prud’hommes.

Mais non, ce serait salaud. Et puis, elle raterait l'augmentation (il parait qu'on a vu certains salariés en avoir). Pire, elle risquerait la porte. En ces temps de chômage à 10%, ça craint de se retrouver sans rien. Elle a vu des pauvres hier soir sur M6, ils lui ressemblaient vachement même que ça lui a fait peur.

Et puis, cela a été tranché en cellule conjugale. Les rares fois où il n'est pas entrain de péter son score sur la console de jeu, son Cri-cri le lui répète :

CRI CRI D'AMOUR
"- Moi je me casse à travailler le dimanche pour te payer ta Wii, alors fais des efforts s'il te plait ! Et puis, comment qu'on va faire pour finir de la payer la maison si t'es au chômage. T'y as pensé ? Non tu penses qu'à toi. Tu veux que je te dise t'es égoïste !"

Du temps où elle travaillait dans un grand groupe média à Paris, son premier job, Stéphanie vivait et respirait au diapason de l’enseigne dont elle ne manquait pas une occasion de rappeler le nom. Elle n’y était qu'opératrice de saisie mais bon, le nom de la boite et la salle de musculation au cinquième niveau, ça claquait dans la conversation. C'est même comme ça qu'elle a séduit son mari.

Aujourd'hui, ils ont la belle maison mais il fallu partir loin de toute civilisation pour cela et puis faut la rembourser. Le juge d'application des crédits est formel : 22 ans incompressibles. Stéphanie a prit le premier "job" qu'elle pouvait dans la région et s'y est accrochée parce que parait que c'est bien pour la liberté des femmes d'être exploitées. C'est sa belle-mère qui n'a jamais bossé qui le lui a dit.

"Paris, c'était le zénith de ma vie" avoue t-elle à l'Heil-phone en ramenant Matis dans le Picasso de la crèche après le boulot au fil des 32 kilomètres de route en lacets dans le brouillard la séparant du pavillon.

En accord avec sa feuille d'impôt, Christophe a décidé des horaires :

CRI CRI D'AMOUR
"- Tu déposes Matis à 8h01, tu vas le chercher à 17h59. Avec tout ce que ça nous coûte, on va pas leur faire cadeau d’une minute à ces feignants de la crèche."

Début de soirée. Isolée au milieu des champs brumeux, dans son salon froid décoré à la perfection sur fond de "Roue de la fortune", le cul posé sur la table basse laquée à deux mois de salaire, tout en lappant son yaourt Lideule, Stéphanie regarde la larme à l'oeil les cadres art-deco de son fastueux mariage avec Cri-Cri en relais château. C'était il y a quatre ans, une époque où l'on pouvait frimer, une éternité. Désormais Christophe lui envoie ses ordres par SMS :

"- Pas de deuxième enfant, ça coute trop cher !" "Et éteint le plasma quand tu le regardes pas, ça consomme trop d'électricité !"

Du coup quand la télé est allumée, elle se force à la regarder.

Sur l'écran le fric tombe tout seul au milieu des applaudissements des gens heureux. A cause de Super Nanny, Stéphanie culpabilise de mal élever Matis, "- D'ailleurs où est-il ? sur la wii probablement avec son père, je suis trop crevée pour leur faire la leçon et faut que je fasse à bouffer". La publicité pour une belle voiture fabriquée à deux continents d'ici qui rappelle à la trieuse de déchets que "la prime à la casse" faut en profiter cette année.

Accablée par son homme qui la traite comme un complément de revenu, usée jusqu'à la corde par sa direction qui la laisse patauger dans sa servile médiocrité à prix cassé, elle se réconforte en songeant aux 10 DVD qu'elle ne regardera jamais mais qu'elle n'a acheté "que "30 euros sur Cprixcassé.

"- Ouf, mes points à dépenser étaient presque arrivés à la date limite. "

Stéphanie ce n’est pas le malheur, c'est le désarroi de l'opulence à crédit et la terreur permanente de perdre ce standing et les objets de sa dépendance. Son drame à elle, c'est d'avoir épousé le mâle et sa vision, d'avoir décroché trop jeune la totalité les addictives "libertés" soumises par le marché (consommation frénétique avec son aboutissement logique : l'enfant gadget, l'acquisition surfacturée de la propriété et le job peu passionnant, stressant et payé 20% de moins que monsieur) et, la trentaine venant, de devoir endurer ce sentiment inavouable qu'au fond cela ne remplit rien, que c'est une peine de prison dorée dont il reste de tant d'années à purger.

Il parait que l'homme s'habitue à tout, la femme le peut bien.

Il faudra qu'elle en parle par Heil-Phone à son amie imaginaire demain sur le chemin du turbin.